« Hirsute », « whiskylogiste », «enjoué» et « perfectionniste » sont les premiers mots qui viennent à ses proches pour décrire Pierre-Evariste DAGAND. Rencontre avec celui qui vient de rejoindre l’IRIF en tant que chargé de recherche CNRS.

« Ce qui me passionne, c’est l’acte de programmer : décrire ce que l’on veut faire faire à l’ordinateur, en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un processus physique qui réalise ce calcul (temps de calcul ou espace mémoire mais aussi fuites électro-magnétiques, etc.). Le langage de programmation est à la fois le medium entre l’intuition humaine et l’ordinateur mais aussi, de plus en plus, un support pour partager des constructions formelles entre humains. » Pierre-Evariste DAGAND, chargé de recherche CNRS | Pôle Preuves, programmes et systèmes - Équipe Analyse et conception de systèmes.




Parlez-nous de votre parcours

J’ai grandi dans une petite ville de l’Est de la France, Sermaize-les-Bains. J’ai fait mes classes préparatoires au Lycée Henri Poincaré de Nancy, comme Jean-Jacques Lévy (mais à « quelques » années de distance) ! Ensuite, j’ai intégré l’École Normale Supérieure de Cachan – Ker Lann (qui a conquis son indépendance depuis, devenant l’ENS Rennes). J’ai profité du programme Erasmus pour effectuer ma première année de Master à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne. Je suis ensuite retourné à Rennes pour terminer mon Master. Par pure coïncidence (non, je n’ai pas de compte en Suisse !), j’ai fait mon stage de deuxième année de Master à l’ETH Zürich, dans le groupe de Timothy ‘Mothy’ Roscoe qui était alors en train de développer le système d’exploitation Barrelfish : ce fut ma première grande aventure scientifique et une formidable aventure humaine. Pour ma thèse, je voulais me concentrer sur les aspects fondationnels de la programmation sans sacrifier le travail d’implémentation alors j’ai rejoint Conor McBride à l’Université de Strathclyde (Glasgow, Écosse). J’y ai appris énormément sur le whisky et, indirectement, sur la théorie des types dépendants. En 2014, je suis rentré en France pour faire mon post-doc dans l’équipe Gallium. À la fin de mon année de post-doc, j’ai obtenu un poste de Chargé de Recherche CNRS au LIP6 (Sorbonne Université), que j’ai occupé jusqu’en avril 2021.

En quoi consiste votre travail de recherche ?

Ce qui me passionne, c’est l’acte de programmer : décrire ce que l’on veut faire faire à l’ordinateur, en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un processus physique qui réalise ce calcul (temps de calcul ou espace mémoire mais aussi fuites électro-magnétiques, etc.). Le langage de programmation est à la fois le medium entre l’intuition humaine et l’ordinateur mais aussi, de plus en plus, un support pour partager des constructions formelles entre humains. Avec des outils comme l’assistant de preuve Coq, on assiste à cette convergence entre « langage à destination des ordinateurs » et « langage à destination des humains » : à mon sens, cela ouvre des perspectives fascinantes.

D’où vient votre intérêt pour ce domaine ?

Mon intérêt pour l’informatique est arrivé très tôt ! Mon père était professeur de technologie et il a découvert l’informatique dans les années 80. J’ai donc baigné dedans dès ma naissance. Puis Internet est arrivé à la maison quand j’avais une dizaine d’année. Ce fut une révélation : il y avait ce sentiment diffus que, au-delà du fait technique, Internet nous donnait la possibilité de changer le monde. Il ne faut pas oublier que cela se passe au millénaire précédent : par exemple, je me souviens des remontrances de mes parents quand ils ont reçu une facture téléphonique de 2 000 Francs parce que j’étais resté connecté 1h30 ! On a certainement perdu de cette joyeuse naïveté aujourd’hui, avec les affaires comme le scandale Facebook-Cambridge Analytica.

Qu’est-ce que vous espérez développer à l’IRIF ?

Au-delà de la poursuite de mon projet de recherche, je trouve qu’il pousse ici de la très belle science, que ce soit sur les aspects programmation ou vérification. Je suis ravi d’avoir l’opportunité de voir ces idées évoluer au quotidien, dans leur « habitus » dirait Jean Krivine. Par ailleurs, j’ai le sentiment qu’un certain nombre de contributions développées initialement à l’IRIF sont en train de changer radicalement mon domaine de recherche : dans mes rêves les plus fous (ou bien est-ce mes nuits d’insomnie ?), je caresse l’idée d’une revisite post-moderne du « Proofs and Types », façon « Graduate Texts in Computer Science », qui synthétiserait l’état actuel de nos connaissances. Le laboratoire serait le lieu idéal au développement d’un tel projet.

Avez-vous une anecdote professionnelle à partager ?

À la conférence SOSP, deux chercheurs (dont l’un fut récipendiaire du prix Turing !) ont pour rituel d’installer chaque soir une table avec une bouteille de whisky et une bouteille de scotch : tout le monde peut se joindre à eux et se voir ainsi servir un verre par une sommité du domaine, y compris le modeste étudiant en Master que j’étais alors. Si mes souvenirs sont bons (et ils sont quelque peu embrumés), Tom Ball est arrivé à la suite de Barbara Liskov, s’est assis au piano et à enchaîné les tubes de Pop avec le public de chercheurs, reprenant les tubes en cœur. Humainement, cette vision d’une communauté scientifique joyeusement inclusive m’a beaucoup plu.

Un livre à recommander ?

Le Cri d’Archimède d’Arthur Koestler, qui m’a été conseillé par mon père bien avant que je n’envisage une carrière scientifique. Pour moi, ce livre est un baume pour l’égo scientifique (et il devrait être vendu en pharmacie). Koestler développe l’idée que le rôle du scientifique est essentiellement celui d’un catalyseur mais que les concepts sous-jacents sont inexorablement « dans l’air du temps ». Dans nos domaines, on peut être tenté par la fascination du « génie », qui peut tourner à une forme d’idolâtrie pour les « premiers de cordée ». Mais, sans Einstein, il y aurait eu Lorentz ou Poincaré ou un autre chanceux à l’esprit bien préparé. À l’inverse, je trouve le baume Koestler libérateur car il met l’accent sur le travail d’extraction et de diffusion des idées, qui reste notre quotidien à tous (quelque « disruptif » que l’on soit).

BIOGRAPHIE EXPRESS

2021 : Arrivée à l’IRIF
2010 : Arrivée à Glasgow et plongée dans la théorie des types dépendants
2000 : Installation de Debian 2.2
1990 : Parties de Frogger sur Commodore 64