Réalisée dans le cadre de la deuxième Newsletter Égalités de l'IRIF (Mai 2022), cette rubrique interview vise à mettre de l'avant la carrière d'une femme scientifique et son expérience vis-à-vis des (in)égalités dans le monde académique. Nous remercions chaleureusement Laure Daviaud d'avoir accepté de participer à ce projet.

Pouvez-vous vous présenter succinctement ?

Je suis maître de conférences à la City University of London. J’ai fait ma thèse à l’IRIF (il y a longtemps…) avec Thomas Colcombet et Jean-Éric Pin, puis divers post-doctorats avant d’atterrir à Londres !

En quoi consiste votre travail de recherche ?

Je travaille sur des thématiques autour des automates et de l’optimisation, et de la vérification. Plus récemment, j’ai intégré une équipe en intelligence artificielle et j’explore les liens entre apprentissage et automates.

Qu’est-ce qui vous a amené à choisir l’informatique théorique ?

Un peu le hasard je crois… J’étais étudiante en mathématiques, et j’ai eu l’opportunité de suivre des cours en informatique théorique dans mon cursus. Cela m’a plu, j’aimais le côté plus combinatoire des raisonnements peut-être. En prenant l’option informatique à l’agrégation de maths, cela m’a conforté dans mon idée de poursuivre en informatique, et j’ai eu la chance de pouvoir intégrer le MPRI (Master Parisien de Recherche en Informatique) à ce moment-là.

Quels obstacles avez-vous rencontrés ? Quels défis avez-vous dû relever en tant que femme scientifique ?

J’ai toujours trouvé difficile de faire partie de la minorité de femmes en conférences – il est même arrivé une fois que je sois la seule. Cela singularise forcément… Je trouve aussi que même les collègues les mieux intentionnés ne vous traite pas de la même manière. Le vrai défi c’est de faire oublier que vous êtes une femme et d’être considéré en tant que chercheur et enseignant, pour vos qualités et défauts en tant que tels, indépendamment de votre genre… On met des étiquettes aux femmes (positives et négatives), uniquement parce qu’elles sont des femmes. Or ces étiquettes n’ont pas toujours à voir avec la réalité et on se permet de les juger plus facilement.

Avez-vous été encouragée à suivre ce parcours ou plutôt freinée ?

Il y a eu des moments-clés où j’ai été encouragée. Le plus important a été pour ma thèse. J’ai reçu un mail de Jean-Éric Pin, me proposant un stage et un financement de thèse avec Thomas Colcombet. C’est arrivé au moment où je prospectais pour un stage de master, un peu au hasard car je n’avais même pas vraiment réfléchi à faire une thèse et faire de la recherche me semblait bien au-delà de mes capacités. Je pensais plutôt prendre un poste d’enseignante en lycée. Si ce n’était pas pour Jean-Éric et Thomas, je ne ferais pas de recherche aujourd’hui. J’ai aussi toujours été soutenue par mes encadrants de post-doctorats, et par beaucoup de mes collègues. Je dois, en particulier, un grand merci à Mahsa Shirmohammadi sans qui je ne serais pas en poste au Royaume-Uni aujourd’hui.

Vous a-t-on déjà fait une remarque positive ou négative sur le fait d’être une femme en informatique théorique ?

Oui, les deux, mais les remarques positives le sont-elles vraiment ? On m’a fait des remarques déplaisantes, « tu es trop comme ci, pas assez comme ça » que je n’aurais pas eues si j’avais été un homme. Il y a aussi les innombrables fois (et toutes mes collègues féminines pourront en témoigner aussi, j’en suis sûre), où l’on s’entend dire que si on a eu tel poste, que si l’on est invitées à faire partie de tel comité de programme ou à parler à telle conférence, c’est uniquement pour notre statut de femme. Alors on se met à le penser aussi ! À chaque invitation vient immédiatement la pensée : « il ne devait pas y avoir assez de femmes, on n’est pas tellement nombreuses, c’est uniquement pour cette raison que je suis invitée. » Dans les remarques vraiment négatives, je me souviens des propos d’un professeur de lycée, très âgé qui affirmait que les garçons sont plus intelligents, plus malins pour les maths, mais que les filles elles, sont plus sérieuses. J’ose espérer que l’on n’entend plus ce genre de remarques de nos jours…

Avez-vous l’impression que l’on s’interroge davantage aujourd’hui sur la parité dans le domaine de l’informatique fondamentale, et dans le milieu de la recherche en général ?

Oui et non. Je pense que cela fait déjà quelques années que l’on s’interroge, mais il est vrai que l’on voit de plus en plus d’initiatives à ce sujet. Cela dit, je suis encore choquée du manque de prise de conscience de certains collègues (qui sont tout à fait raisonnables par ailleurs) qui pensent qu’il n’y a aucun problème. Il est vrai que les grilles de salaires sont les mêmes et qu’il n’y a pas (je n’en ai jamais fait les frais en tout cas) de discrimination à l’embauche. Mais ne voient-ils pas que sur 250 étudiants que nous prenons en première année, peut-être une trentaine sont des femmes ? Et que dans un auditoire à certaines conférences, les femmes se comptent sur les doigts d’une main ?

Selon vous, qu’est-ce qui cause cette inégalité entre hommes et femmes en science ?

Tout d’abord, en science comme dans d’autres domaines, je pense que la société et le traitement différent, même inconscient, des filles et des garçons dès le plus jeune âge, ont leur rôle à jouer. Autre cause, plus spécifique, le monde académique qui bénéficie aux personnes qui ont très confiance en elles. Et il s’avère que c’est plus souvent un trait masculin que féminin. Sans oublier bien sûr les études longues, et un type de métier qui n’est pas clément concernant les interruptions de carrière. Il y a un certain temps, j’ai eu une discussion avec des lycéennes qui me demandaient comment faire une thèse et poursuivre une carrière académique en science tout en conciliant cela avec une vie de famille. Honnêtement, je n’avais pas vraiment de réponse. Les études longues, les années à déménager à droite et à gauche pour des post-doctorats ne m’ont pas aidées à leur fournir une réponse convaincante… Aujourd’hui, je suis une jeune maman et je ne sais toujours pas quoi leur répondre. J’ai des exemples de femmes devenues professeures qui ont ensuite eu des enfants. J’ai aussi des exemples de femmes qui ont eu des enfants peu après avoir obtenu un poste permanent. Leur travail de recherche a fortement ralenti voire même s’est arrêté. Enfin, j’ai peu d’exemples, mais il y en a quand même heureusement, qui se positionnent entre les deux. Mais concilier parentalité et carrière scientifique ne semble pas être un problème pour nos collègues masculins…

Comment pourrions-nous faire évoluer cette situation ?

Bonne question ! Si vous avez la réponse, faites-moi savoir.